• Se réveiller face au Mékong. 

Par la fenêtre ouverte, le fleuve aux eaux brunâtres parade, indolent, sous les premiers rayons d’un soleil résolu. À travers la moustiquaire, un vent de quiétude nous parvient. Où sommes-nous déjà ? Ah oui, le Laos! Il y a deux jours, nous avons quitté Vientiane pour le Sud et nous avons rejoint, sur les rives du Mékong, nos compagnons de convoi de Chine, Pat, Aurel, leur fils Tao et leurs deux chiens, Rakham et Darko. Ils ont toujours le chic pour trouver le « pur spot ». Avec eux, pas de poubelles, pas de bruit, et une vue qui ne lasse pas d’émerveiller. Pour y parvenir, il nous faut quitter la route principale pour un sentier de terre et ensuite birfurquer à droite pour emprunter un chemin dans les bois. Et au bout, tout au bout, les reflets du soleil sur les eaux paisibles nous annoncent que nous sommes arrivés. Pat nous accueille et nous indique notre emplacement. PARFAIT ! 

Photo prise par Aurel

Nous sommes le 27 novembre et en ce jour, Aurélien fête ses 4 Ans. Pour marquer l’occasion, Aurel improvise un gâteau avec des bougies plantées sur 4 biscuits. Aurélien est aux anges. 

4 ans déjà !

  • Déjeuner avec vue sur le Mékong.

On sort la table de pic nic pour un déjeuner sur l’herbe. Tartines au choco ou confiture ? Céréales? Non, juste un café. Un peu de silence aussi… pour savourer cette vue, splendide de simplicité. De temps à autre, la pirogue à moteur d’un pêcheur vient troubler le calme de la rive. Nous le regardons passer. Parfois, l’homme nous gratifie d’un discret signe de tête, d’un grand sourire, ou encore d’un joyeux signe de la main avant de continuer sa journée de labeur. 

  • Chavirer sur le Mékong

Les 4 A’s et Tao trouvent une pirogue qui prend l’eau sur la rive en contrebas de notre spot. Il ne leur faut pas longtemps pour transformer la frêle esquif en paquebot de rêve. L’équipage embarque. Rakham joue le passager bien malgré lui.  Sans doute faut-il être un enfant pour pénétrer sans une hésitation dans l’eau couleur de boue. Je m’assieds à distance et je me retiens de ponctuer leurs jeux d’un « attention à votre petit frère « , « ne saute pas de là », « ça peut être dangereux », … Les phrases manquent plusieurs fois de franchir la barrière de mes lèvres mais je les retiens et m’apprête à sauter à l’eau si d’aventures le besoin s’en faisait sentir. Finalement, j’aime ce rôle d’observateur, gardien muet de leur enfance. Depuis quand n’ai-je pas passer une heure à juste les regarder jouer, sans rien faire d’autre? Une éternité au moins. 

  • Faire école près du Mékong

En soutien à Tao qui a une maman plus consciencieuse que moi, je fais école aux enfants. Une fois n’est pas coutume. Angéline adore: les calculs, les dictées, lire, … tout lui plait. Apolline se débrouille seule avec ses manuels et quand je pense à elle il y a à peine un an, je mesure avec fierté le chemin parcouru. Le voyage l’epanouit tellement que faire de temps en temps école lui convient. Alex , c’est une autre histoire. L’envie de jouer avec son copain est sans commune mesure avec l’école. Alors, il boude, rechigne, refuse. Je reste calme et l’encourage. Et ça semble fonctionner. 


Soudain, Pat interrompt la classe :

– Vous  voulez voir un truc vraiment trippant ?

Je suis la première debout. Les enfants derrière moi. Sur le camion de Pat et Aurel, se balance une grosse mante religieuse. Impressionnant.

Spéciale dédicace à V. ( non, je ne t’ai pas oublié).
Vincent revient peu de temps après. Il a emprunté le vélo de Pat pour aller faire quelques courses au village à 7 km d’ici. Sur le chemin, il s’est retrouvé nez à nez avec un serpent vert vif de belle taille ( la race la plus mortelle de la région).  Il en est encore tout retourné . Hier, sur le chemin du village, Pat et Vincent avaient vu un scorpion écrasé. Depuis notre entrée au Laos, on sait qu’il faut prendre garde aux serpents et aux scorpions. Là, en deux jours, les animaux dangereux sont sortis  des pages du guide pour se matérialiser dans notre réalité, transformant au passage mes vagues appréhensions en réelles angoisses. J’essaie de ne pas trop le laisser paraître tout en rappelant aux enfants les dangers de notre environnement. 

  • Méditer le long du Mékong

Le lieu est à ce point isolé que nous ne captons pas. Ni la 3G, ni le téléphone. Nous sommes hors du temps. Et ça fait du bien. Le premier jour, par réflexe, je clique et reclique sur Viber, Facebook, … et puis je laisse tomber le téléphone. Après les derniers soucis en date, cette pause loin de tout est plus que bienvenue. Mais ce n’est jamais facile de décrocher. On fait un voyage en espérant gagner en zenittude ou en détachement. Du moins, je m’étais imaginé quelque chose du genre. Eh bien, on est loin du compte là. Je pense à Bouddha puis insensiblement le flux de mes pensées dérivent. Il y a encore l’alternateur qui fait des siennes, le papier de l’extension pour le camion doit être fait avant le 1er décembre…,  le Cambodge qui n’est pas accessible, des tas d’incertitudes et de doutes,…. Non, définitivement, Bouddha, j’ai dû zapper un truc. Mais j’essaie. Je pose les yeux sur le Mékong et emplit mon âme de cette beauté toute simple. Et alors que nous gardons le silence en suivant des yeux le cours du fleuve , Aurel me lâche une remarque d’une évidence criante:

– Avec une vue pareille, pas besoin de méditer ! 

Oui. C’est tellement vrai! La contemplation est méditative. 

Au réveil

Je marche sur le sol craquelé de sécheresse. La saison des pluies est bel et bien terminée. Je m’arrête pour caresser avec un plaisir enfantin cette plante singulière qui, lorsqu’on la frôle, referme instantanément ses feuilles. Je me redresse et mon regard balaie tout autour de moi: le Mékong, la forêt, la terrasse d’herbe où somnolent les deux camions. Le calme qui émane de toute chose et que les cris des enfants qui s’amusent dans l’eau ne parvient pas à déranger. Difficile d’expliquer à quel point ce lieu dégage pour moi de la sérénité, à la fois immuable et terriblement dense! Je me sens soudainement là, totalement et pleinement là. Oh oui, la contemplation est méditation. 

La plante aux feuilles sensibles

  • Barbecue au bord du Mékong

Toute la journée, le feu brûle à 50 mètres des camions. Les enfants veillent avec entrain et efficacité à l’approvisionnement en petit bois. Et en fin d’après-midi midi, les braises sont parfaites pour faire griller les brochettes de poulet, achetées plus tôt par les hommes et marinées par Aurel. Une petite salade de légumes frais et une mayonnaise maison plus tard… Mmmmm! Chacun savoure, dans une ambiance conviviale et chaleureuse. 

Le lendemain, Apolline qui a lu dans « Sa majesté des mouches » qu’il était possible de démarrer un feu avec une paire de lunettes se met en tête d’essayer d’abord avec ses propres lunettes, puis avec une loupe. Mais après quelques fourmis grillées, déçue, elle se résigne à assister Pat dans une méthode plus traditionnelle. Ce soir, c’est de nouveau barbecue! Le menu ne diffère guère de la veille mais pourquoi vouloir changer ce qui a plu à tous? 

Apolline au coin du feu

  • Contempler « l’or du soir qui tombe » sur le Mékong 

Le décor nous émerveille à chaque heure du jour … et de la nuit. Alors que nous pensions avoir assisté au clou du spectacle avec les différentes teintes des couchers de soleil , ce soir la lune dont le croissant est inversé ( par rapport au croissant de lune d’Europe, il dessine un sourire comme le chat de Cheshire dans Alice ) est entourée d’un halo lumineux. Nous sommes fascinés et troublés aussi. Le phénomène a quelque chose de « Rencontre du 3e type » et on s’attend presque à voir apparaître un rayon pour nous transporter « ailleurs « .  C’est la deuxième fois que Pat et Aurel assistent au phénomène. Pour nous, c’est une première et les conditions sont optimales pour savourer ce moment. 

Photo prise par Vincent

  • Rêver, bercé par le Mékong

La chaleur,  quoique moins accablante qu’à Vientiane, reste suffisamment pesante pour nous faire dormir vitres grandes ouvertes. Les moustiquaires protègent les dormeurs des moustiques et autres abominations entomologiques. Le vent se fait plus violent au cœur de la nuit, me tenant éveillée de longues minutes avant que je ne sombre de nouveau. 

Demain, il faudra régler toutes ces choses qui ne peuvent pas/plus attendre. Demain, il faudra refaire l’approvisionnement en eau, en essence. Demain, il faudra trouver une banque Wester Union pour retirer l’argent que mon papa nous a envoyé ( la Visa a atteint son plafond, il y a longtemps, entre les pneus neufs et les réparations et nous avons 40000 kips en poche (=4€)). Demain, il faudra se dire « au revoir ». Demain, il faudra reprendre la route. Mais toujours proche du Mékong. 

Demain.

Pat, Aurel et Tao reprennent la route. À bientôt, les amis!

3 thoughts on “Ode au Mékong”

  1. Quelle belles images ! Et, comme d’habitude, quelle belle plume, Stéphanie ! Après le côté obscur de la Force (les poubelles sur le parking précédent…), vous voici dans un monde lumineux et qui fait rêver… Puisse votre voyage vous emmener encore vers de plus beaux horizons !

  2. C’est toujours un bonheur de vous lire, sans parler de celui de voir les enfants jouer avec la barque.
    Merci pour cela.

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