Jeudi 10 août. La journée commence de bonne heure car aujourd’hui nous reprenons la route. Direction : l’autre bout de la Russie, ou presque…. Le Baïkal, dernière étape russe avant la Mongolie. Notre visa est valable jusqu’au 30 août et il nous reste 5000 kilomètres au moins pour atteindre Irkoutsk. Autant dire que la course contre la montre est (re)lancée. Cependant, cette semaine – bien qu’extrêmement remplie- nous a permis de récupérer et de se charger en énergies positives par le biais de toutes ces belles rencontres. Ce matin, l’envie de découvrir, la soif de grands espaces, la curiosité insatiable ont repris leur juste place et il me tarde de reprendre la route. Vincent remplit les 200 litres d’eau du camion. Je fais les valises. On prend encore une douche (quand sera la prochaine et surtout où ???). Jean-François nous rejoint pour 16h, son petit sac à dos bien rempli et la motivation au maximum, comme à son habitude. Et c’est plutôt une bonne chose car ce qu’il s’apprête à réaliser n’est ni simple, ni facile : partager la vie d’une famille de six pour quelques jours, dans un tout petit camion (ok, ça impressionne, comme ça, quand on le voit déambuler dans les rues de Villeroux, mais on vous assure que tout est relatif).Cela fait longtemps que nous savions que tonton ferait partie de l’aventure et les lits des enfants ont été pensés pour pouvoir l’accueillir durant ces 4 jours. La paroi entre les lits hauts (ceux d’Apolline et d’Alexandre) peut être enlevée et nous voilà avec un lit de 2m26 de long. Pendant ces quelques jours, deux enfants dorment avec nous dans la cabine. On organise une tournante pour éviter les disputes. Nous nous réjouissons de la présence de Jean-François à bord du Liber’Thiry et nous prenons la direction de Souzdal, le cœur léger.

Vendredi 11 août. C’est une ville d’un autre temps qui s’offre à notre regard : Souzdal, aux murs blancs, rayonne sous le soleil de midi. Nous garons le camion au pied du monastère Sauveur Saint-Eurythme. Nous n’aurons pas le loisir de visiter tous les secrets de l’élégante cité et nous avons jeté notre dévolu sur le monastère. L’architecture rappelle le Kremlin de Moscou, avec son rempart flanqué de 12 tours. Par contre, ici, règne la sensation que le temps s’est figé. La brochure achetée à l’entrée et les connaissances de Jean-François nous apportent de précieux renseignements pour comprendre les lieux. Ce monastère a été fondé en 1352. La très belle cathédrale de la Transfiguration se dresse fièrement. Certains bâtiments du monastère ont été restaurés et abritent aujourd’hui des musées dont une exposition intitulée « Le Livre à travers six siècles (XVe –Xxe siècles). La magnificence des ouvrages exposés ne manquent pas d’illuminer l’œil averti de notre Apolline qui fait presque son marché parmi les exemplaires reliés, tous plus beaux les uns que les autres. Plus loin, le campanile fait entendre la mélodie de ses nombreuses cloches. D’emblée, tout le lieu me séduit. La promenade à l’ombre des arbres, les bâtiments typiques de l’architecture russe, le passé entre gloire et déshonneur, toute l’ambiguïté d’un pays esquissée dans quelques photos d’époque sur les murs du musée. J’ai envie de comprendre, envie de savoir et toutes les explications sous les photographies sont en russe. Je presse Jean-François de me traduire l’une ou l’autre inscription.

  

De leurs côtés, les enfants sont fortement marqués par la prison et notamment par la reconstitution d’une cellule avec un mannequin tout ce qu’il y a de plus lugubre, en guise de détenu. Aurélien est même effrayé : « Maman, c’est un vrai ? » « Bien sûr, mon chéri, c’est un vrai prisonnier ! » « Il est vivant ? Il va bouger là ? » « Je ne sais pas… Appelle-le pour voir… » Visage angoissé d’Aurélien qui se met à chuchoter : « Non, j’ai peur qu’il me regarde ». Je rigole et le rassure mais il n’est pas convaincu. A bien y regarder, si je devais revenir seule et de nuit, je n’en mènerais pas large non plus… On s’éloigne de la cellule, sur la pointe des pieds.

Nous quittons le monastère pour trouver un restaurant dans les rues de la ville. Nous y goutons des spécialités russes sur les conseils de Jean-François et nous ne sommes pas déçus.

Peu après avoir quitté Souzdal, le camion éprouve de nouvelles difficultés. Il peine de plus en plus et Vincent doit régulièrement s’arrêter sur le bord de la chaussée. A chaque fois, il redémarre. Mais le camion n’est pas décidé à avancer et il nous faut de nouveau faire halte. Le silence s’abat dans la cabine. Les frères, assis à l’avant, parlent peu. Moi, j’ai bien envie de demander quel est le problème, mais je connais mon homme et je sais que ces questions risquent de l’angoisser. Tout ce qui touche au camion est sa responsabilité. Du moins, c’est ainsi qu’il se représente la situation depuis le début de l’aventure. Et si de ce côté-là, cela dysfonctionne, il en porte la culpabilité. Pourtant, de mon côté, l’angoisse monte aussi et je souffre de ne pouvoir la partager. Je m’autorise à suggérer qu’il faudrait peut-être vérifier le filtre à air, car celui-ci doit être bien encrassé étant donné la poussière qui régnait dans tout Moscou, véritable ville-chantier. Vincent penche plutôt pour un problème au niveau de l’arrivée d’essence. Il est vrai que le problème « réservoir » est censé être résolu mais, encore une fois, nous n’avons pas pu vérifier… Nos connaissances en mécanique sont trop faibles, nous ne parvenons pas à identifier le souci. Ces soucis mécaniques me ramènent à notre incompétence en la matière. Etions-nous complètement cinglés pour se lancer dans une telle aventure, avec un seul cours de mécanique ? En fait, toutes ces questions n’ont plus lieu d’être. Voilà, nous sommes partis. Et nous sommes déjà loin. Fous ou pas fous, il va falloir apprendre tout ce que nous ignorons. Et vite. Et pour le reste, il nous faudra rester zens !

Tandis que nous traversons un pont sans bande d’arrêt d’urgence, le moteur perd de nouveau en puissance et manque de s’arrêter. Apolline et moi croisons très fort les doigts pour qu’il ne s’arrête pas en plein milieu et bloque la circulation. Ouf, ça passe. Un peu plus loin, nous longeons un joli lac, que l’on peut apercevoir à travers une forêt de pins. C’est le moment que choisit le Liber’Thiry pour nous lâcher une énième fois. Vincent se range sur le bas-côté, dépité et angoissé, bien qu’il tente de le masquer. Toujours convaincu qu’il s’agit d’un problème d’essence, il actionne le bouton rouge (qui transvase l’essence d’un réservoir à l’autre). Je propose alors d’aller jusqu’au lac, en attendant que le transfert se fasse. A contrecœur, Vincent accepte. Les enfants sont trop heureux de quitter l’atmosphère pesante du camion. Et nous marchons sur le chemin ombragé par les pins. Le soleil de fin de journée perce par endroits, donnant au lieu des airs de vacances dans le Sud de la France. Je me mets à courir, suivie aussitôt par les enfants qui rient. Nous trouvons un accès de sable assez raide qui descend vers le lac. On s’y lance joyeusement. Vincent et J-F nous emboîtent le pas mais le cœur n’y est résolument pas. Assez vite, les enfants se baignent et je les rejoins un moment, me souvenant de la remarque d’Apolline qui me disait quelques jours auparavant : « Pourquoi les adultes ne se baignent pas souvent mais nous regardent nous amuser sans participer ?! » Oui, c’est vrai ça. Pourquoi ? Là, à cet instant, j’ai besoin de retrouver mon insouciance et ma liesse d’enfant. Tant pis pour les problèmes mécaniques. Là, tout de suite, il y a un impérieux besoin d’amusement qu’il me faut combler au plus vite. Le lac est d’une taille imposante et au coucher du soleil, il distille une beauté sereine qui laisse émerveillé le promeneur égaré. Je pense au Baïkal que nous atteindrons dans quelques semaines. Y retrouve-t-on ce calme ? ce sentiment d’absolu ? Au moment de rentrer dans le camion, les enfants sont tout à fait ensablés. Il s’en est glissé partout, jusque dans les baskets et les shorts. Cela n’est pas simple de nettoyer tout cela tandis que le camion redémarre. Je rince les 4 A’s, un a un, à la douchette, dans une minuscule bassine, en les retenant d’une main pour les empêcher de tomber à cause des cahots de la route et en mettant de l’eau partout. Quand je l’aide à enlever les grains de sable coincés entre ses orteils, Apolline me demande, la mine défaite : « La prochaine fois que nous voudrons nous baigner, tu diras non, j’imagine ? » Je la regarde, un peu perplexe : « Pourquoi ? » Apolline me montre d’un geste vague le chantier que nous avons mis en quelques minutes, le sol crasseux de sable et de boue, les vêtements en boule dans un coin, les flaques d’eau, … « Ben, tout ça, c’est beaucoup de bazar, non ? » Elle a raison, c’est un peu pénible de faire cela, on manque d’espace. Je réponds franchement : « Oui, ce n’est pas amusant de nettoyer tout cela ! Mais non, je ne refuserai pas pour autant la prochaine baignade ! » Elle se détend immédiatement et affiche son plus joli sourire pour me sauter au cou. « Merci, maman ».

Le camion ne va pas mieux – ce n’était pas un problème d’alimentation en diesel – et finit par s’arrêter définitivement sur un parking. C’en est assez pour aujourd’hui. Les hommes ont repéré un garage à 16 kilomètres qui, par chance, ouvre la samedi. En espérant que le Liber’Thiry pourra parcourir cette distance, nous prenons la résolution de passer une bonne soirée (sur un parking) et de voir demain ce qu’il y aura lieu de faire. Ces soucis mécaniques doivent nous apprendre quelque chose sur nous-mêmes, sur notre capacité à relativiser, j’en suis persuadée– après tout, à part les piqûres d’insectes et des égratignures, les enfants se portent on-ne-peut-mieux, nous avons une chance incroyable d’être là, la vie est plutôt belle.

Nous apprenons, ce soir-là, par l’entremise de Jean-François et de ses conversations avec les locaux, qu’aujourd’hui nous nous sommes baignés dans un lac, surnommé le petit Baïkal.

Samedi 12 août. Nous partons de très bonne heure pour le garage, espérant passer les premiers. Il n’est pas exclu en effet que leur emploi du temps soit surchargé et qu’ils ne puissent s’occuper de notre problème que lundi. Ou que les réparations soient sérieuses et qu’il faille rester sur place plusieurs jours. Ou encore que le problème dépasse leurs connaissances. Ou bien que… Tous les scénarios catastrophes défilent dans mon esprit mais je garde le silence, car il y a aussi une petite possibilité que tout soit résolu dans la matinée et que l’on reprenne la route cette après-midi même vers Nijni-Novgorod… si l’Ange du voyage est bien à nos côtés. On part déjà avec un atout de taille : la présence de Jean-François. Comment ferait-on sans lui ? comment fera-t-on sans lui ?

Arrivés devant les portes de l’établissement, les deux frères partent en éclaireurs pour expliquer notre problème et reviennent quelques minutes plus tard : d’autres camions sont déjà là en attente mais ils consentent à jeter un œil pour voir le problème. Maintenant, c’est à nous de jouer : faire passer les têtes dépitées des enfants par la vitre ouverte pour attirer sur soi la compassion. Ok, le procédé n’est pas glorieux mais là, tous les coups sont permis ! C’est pas gagné. Surtout que les enfants n’ont vraiment aucun don pour jouer les éplorés. Absolument aucun. Cinq minutes après notre entrée, ils reprennent leurs jeux et j’ai l’impression que leurs rires résonnent dans l’immense atelier. Chuuuut ! Bon sang !

Quelques mécaniciens s’approchent du camion. Un seul se met vraiment au travail. Et lorsqu’il démonte le filtre à air, il jure un bon coup. Les nouveaux camions sont munis d’un filtre en papier, facile à remplacer. Le nôtre, c’est un filtre métallique à nettoyer, et vu la crasse, il va en avoir pour un bout de temps. Heureusement, il connait ce genre de filtre pour avoir travaillé auparavant sur d’anciens camions. Ensuite, il vérifie le filtre à mazout qu’il change aussi. Il s’active tandis que ses collègues continuent à errer dans le hangar. Grâce à son efficacité et à notre interprète russe, nous reprenons la route avant midi, soulagés, en remerciant l’Ange du voyage. Ce soir, nous serons à Nijni-Novgorod.

5 thoughts on “Souzdal et les humeurs du Liber’Thiry”

  1. Mais quel suspens !
    Il n’y a plus qu’a éditer ton livre quand l’aventure sera terminée, grande sœur.

    Petit conseil pour vos prochains mois… Demande ce que tu veux à l’Univers et surtout ne visualise pas les difficultés que vous pourriez rencontrer sur votre route… sinon tu vas te les attirer en pleine face #loidel’attraction
    Restez sereins et soyez reconnaissants de tout. C’est l’énergie positive que vous rayonnerez qui vous mènera à une incroyable aventure et à d’incroyables rencontres.

    Je vous aime fort et vous envoie de belles ondes positives 🙂

  2. je ne veux pas vous voler la vedette mais !
    Je me souviens!!!
    Oui je me souviens que lors d’un mémorable voyage en Russie (c’était encore du temps du communisme) à bord d’une DS Citröen, quand nous reprenions la voiture le matin, il y avait des traces de doigt partout, les autochtones étaient venu « reluquer »ce véhicule extraordinaire pour eux. Je me souviens des pièces de rechange emballées , dans le coffre, au cas où!! Je me souviens des WC le long des routes, un trou, une planche et un seau avec de la chaux et une pelle, je me souviens des puits d’eau avec une perche et un seau pour puiser l’eau , il y en avait dans tous les villages. je me souviens des marchés où il n’y avait rien à acheter. Je me souviens de Minsk, Moscou,Souzdal , Novgorod …..
    Malgré qq déboires, vous avez de la chance et je vous envie de vivre cela.
    Faites nous encore rêver bises. Mamyvette

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