Une aventure comme celle que nous vivons est faite d’habitudes et de ruptures. Les ruptures arrivent sans crier gare et les habitudes aussi!

Notre projet Ă©tait de rentrer en Europe en passant par le Pakistan, l’Iran et la Turquie. Mais le visa pakistanais n’est pas simple Ă  obtenir! Et nos tentatives d’envoyer nos passeports depuis l’Inde ou de l’obtenir Ă  l’ambassade pakistanaise de Delhi n’ont rien donnĂ©!

Donc, nous avons dĂ©cidĂ©- la mort dans l’Ăąme- que Vincent rentrerait seul en Belgique avec nos six passeports pour faire les visas Ă  l’ambassade du Pakistan!

Nous pensions que cela irait vite et que je n’aurais pas Ă  rester seule avec les 4 A’s trop longtemps en Inde…

Mais les choses ne se passent pas toujours comme on le souhaite. C’est rare mais ça arrive.

Vincent a pris l’avion mardi 8 mai en soirĂ©e, et nous l’avons regardĂ© partir. Mon Ăąme s’est dĂ©chirĂ©e. Comme je l’Ă©crivais alors Ă  mes amis, notre blog se nomme sobrement les Asix mais cela a une valeur symbolique. Peu importe les Ă©preuves, nous sommes Ă  six pour les affronter. Une famille. SoudĂ©e. Ensemble. Et c’est le plus grand rĂ©confort lorsque les ruptures arrivent dans le voyage.

Mais voilĂ . Parce que cela nous semblait la meilleure solution, Vincent a pris cet avion direction Bruxelles. Et moi, je suis restĂ©e au Neruh Park, Ă  essayer de convaincre les enfants que tout irait bien. Eux qui n’ont pas l’air de s’inquiĂ©ter d’ailleurs. Sans doute est-ce moi que je voulais convaincre !

Si les premiĂšres nouvelles sont encourageantes, bientĂŽt la situation s’enlise et aucune date de retour ne peut ĂȘtre envisagĂ©e. Il faut un NOC dĂ©livrĂ© par le MinistĂšre de l’Interieur au Pakistan. Et personne ne peut dire si nous l’aurons, ni quand nous aurons une rĂ©ponse.

En Inde, on s’organise. Car en l’absence de Vincent, il faut bien continuer Ă  manger, se laver, s’amuser si possible…

Je dois combattre 10 fois par jour l’envie d’aller m’allonger pour faire passer le temps plus vite! Il faut bien gĂ©rer les enfants!

Nous faisons les lessives dans les douches du parc. Sous l’appellation douche, il s’agit en fait d’un seau et d’un petit rĂ©cipient sous un robinet. C’est parfait pour les lessives et cela fait le boulot aussi bien qu’une douche pour se laver. On fait des Ă©quipes en se rĂ©partissant les vĂȘtements. Il Ă©tait temps de s’y mettre: les sacs de linges sales dĂ©bordent. Je prends AurĂ©lien avec moi pour le gĂ©rer et j’envoie AngĂ©line et Alex dans la douche suivante. Apolline s’occupe des vĂȘtements blancs. Il s’avĂšre qu’AurĂ©lien est une vraie aide et je ne repasse pas derriĂšre lui. Il lave et frotte avec Ă©nergie sans se lasser, et puis les rince consciencieusement avant de me les remettre pour que je les essore. De mĂȘme je ne vĂ©rifie pas le travail des autres enfants, chacun fait sa part et dans cette simple activitĂ©, je sens l’esprit de solidaritĂ© s’emparer de nous. La tĂąche nous prend deux bonnes heures et on finit trempĂ©s mais heureux du travail accompli.

Les enfants passent ces longues journĂ©es Ă  rire, jouer, lire… Je n’y arrive pas. Vincent me manque. L’immobilitĂ© forcĂ©e m’achĂšve. La solitude m’anĂ©antit.

Parfois nous partons visiter des parties de New Delhi: la porte d’Inde, le musĂ©e Gandhi, le temple du Lotus, un parc pour enfants, un marchĂ©, Qutub Minar, le fort Rouge, la mosquĂ©e Jama Masjid, … Les sites que je prĂ©fĂšre sont ceux d’architecture musulmane. J’aime dĂ©ambuler dans les jardins du Fort Rouge, dans les ruines de Qutub Minar ou grimper au sommet d’un minaret pour admirer NewDelhi ! Je rĂȘve tout bas: bientĂŽt le Pakistan et l’Iran. Des sites encore plus beaux Ă  admirer m’attendent. Mais quand?

Et puis souvent on reste lĂ , au parc, Ă  observer la ronde des Ă©cureuils et des corbeaux et la nuit, le vol fascinant des chauves-souris gĂ©antes. On reste lĂ , Ă  inventer des histoires qui font peur pour tenir Ă  distance l’angoisse qui rĂŽde.

Ai-je peur d’ĂȘtre seule avec mes 4 A’s?! Pas vraiment. Parfois la nuit, des idĂ©es folles m’assaillent: et si un enfant tombait malade, et si l’attente durait un mois, et si le Pakistan n’Ă©tait pas pour nous, … mais le jour, je n’ai pas peur.

Il y a bien eu ce soir oĂč des soldats de l’armĂ©e indienne sont venus discuter, me questionnant sur l’absence de mon mari ! Et terminant par me demander de l’argent pour leur souper! Il est hors de question que je donne quoique ce soit: Vincent m’a laissĂ© de l’argent pour la nourriture mais a dĂ» prendre la Visa avec lui. Je ne veux pas non plus fĂącher des militaires sachant que je n’ai aucun papier d’identitĂ© sur moi. Je m’en sors en faisant semblant de ne pas comprendre leur anglais qui n’est d’ailleurs pas trĂšs bon ! Ils insistent, miment le fait de manger, et je joue l’idiote en vantant la nourriture indienne et l’Inde dans l’ensemble ! Ils repartent, fiers de leur pays. Avec un sourire sur les lĂšvres. Sans mon argent!

Il y a eu aussi cet autre soir oĂč alors que nous sortions d’un mall, le ciel s’est assombri d’un coup et le vent s’est mis Ă  souffler. Un kilomĂštre nous sĂ©pare du camion. Si les enfants trouvent ce vent trĂšs rafraĂźchissant, aprĂšs les 42 degrĂ©s quotidiens, moi, j’ai bien en mĂ©moire la violente tempĂȘte de sable et les orages qui ont fait plus d’une centaine de victimes dans le Nord de l’Inde, Ă  peine une semaine avant. Dans le Neruh Park, les branches sur le sol nous confirment que la tempĂȘte pourrait devenir plus violente. Rivalisant avec le bruit du vent, un des enfants me hurle: maman j’ai peur. Les orages zĂšbrent l’horizon. Le tonnerre gronde. J’avise une sortie et indique aux enfants qu’il vaut mieux ne pas s’attarder sous les arbres. Nous regagnons le camion par l’extĂ©rieur du parc. Au moment de monter dans le Liber’Thiry, une bourrasque plus forte arrive droit sur nous, charriant dans son sillage des nuages de sable et de petites branches. Je pousse prĂ©cipitamment AurĂ©lien dans le camion auprĂšs des trois autres qui me crient: « Vite maman! Grimpe ! ». Je ne peux m’empĂȘcher de jeter un dernier coup d’Ɠil derriĂšre moi: la colonne de sable se rapproche. Je saute dans le camion en criant aux enfants de fermer toutes les fenĂȘtres ! Manquerait plus que ça : une tonne de sable Ă  nettoyer!!! Nous passons la soirĂ©e les vitres fermĂ©es ( un comble de ne pouvoir profiter de l’air rafraĂźchissant de la tempĂȘte ). Je n’ose pas ressortir avec les enfants et l’idĂ©e de les laisser seuls est inenvisageable ! Je ne peux cuisiner car nous passerions directement de 40 Ă  50 degrĂ©s Ă  l’intĂ©rieur de la cellule. On pioche alors dans les quelques conserves qui nous restent : olives et maĂŻs accompagneront avantageusement les chips et le pain, tandis que nous regardons sur YouTube un reportage sur Gandhi. On s’endort en Ă©coutant les orages au loin.

Les jours passent et se ressemblent. On a nos habitudes. Ce petit dhaba Ă  un kilomĂštre Ă  pied oĂč on mange copieusement sur une table en plastique installĂ©e sur le trottoir :curry, tikka massala, dhal, aloo et naan pour 4 euros Ă  nous cinq. La petite Ă©picerie oĂč j’achĂšte mon pain et deux ou trois autres choses. L’homme a dĂ©jĂ  ouvert spĂ©cialement pour moi aprĂšs la fermeture pour me permettre d’acheter le pain du lendemain. Il nous a fait crĂ©dit un autre jour. Les Indiens sont particuliĂšrement serviables.Et le Beer Shop oĂč je joue des coudes de temps en temps pour atteindre le comptoir parmi une foule d’hommes, certains partiellement alcoolisĂ©s qui me dĂ©visagent car une femme qui boit de la biĂšre, c’est pas courant par ici. Les tuk-tuk avec lesquels il faut continuellement batailler pour ne pas payer dix fois le prix! Le distributeur automatique d’eau potable Ă  3 roupies les 900 ml, c’est-Ă -dire moins de 4 centimes d’euro (contre 20 Rs – 25 centimes d’euro -le litre en bouteille). Apolline est prĂ©posĂ©e au remplissage et Ă  la recherche des piĂšces de 1Rs. Elle accomplit sa mission de bonne grĂące plusieurs fois par jour. Il fait si chaud. Alex fait et dĂ©fait le lit oĂč nous dormons rĂ©guliĂšrement Ă  cinq. AngĂ©line aide Ă  faire la vaisselle. Et ainsi, au fil des jours, les habitudes se crĂ©ent dans cette attente improbable au cƓur de NewDelhi.

Et il y eut des bons moments aussi: la rencontre avec Damien et Émilie, un couple de jeunes français en 4×4, partis de leur Aquitaine natale il y a plus de trois ans ! Avec eux, on a passĂ© de chouettes soirĂ©es Ă  Ă©voquer les joies du voyages et les galĂšres aussi. Et Damien nous a appris le noms des oiseaux du parc que j’ai pris beaucoup de plaisir Ă  observer par la suite. Émilie et Damien Ă©taient engluĂ©s au Neruh Park depuis trois semaines en attente de piĂšces pour rĂ©parer leur vĂ©hicule ! En parlant avec eux ( comme avec les autres voyageurs rencontrĂ©s jusqu’alors), on se sent rassurĂ©s et on en vient presque Ă  considĂ©rer comme ordinaire ce que les sĂ©dentaires estiment extraordinaire! Et ça fait du bien parfois de sentir cette normalitĂ©. Damien et Émilie ont repris la route vers le NĂ©pal, trois jours aprĂšs le dĂ©part de Vincent.

Alex a fĂȘtĂ© ses 9 ans le 14 mai. J’aurais aimĂ© que Vincent soit avec nous. Il n’a pas manquĂ© un seul des 8 anniversaires prĂ©cĂ©dents. Quelle ironie! On mange dans un restaurant un peu plus chic que d’habitude. On traine ensuite dans un magasin de jouets. Mon budget ne me permet pas de grandes dĂ©penses et je ne peux lui offrir qu’une petit figurine. Il m’assure, en se couchant ce soir-lĂ , qu’il est heureux de sa journĂ©e. Je suis fiĂšre de ce grand bonhomme de 9 ans.

J’aimerais vous raconter que je me suis dĂ©couverte des forces dans cette Ă©preuve de solitude et d’attente mais je mentirais. Je me suis sentie tour Ă  tour dĂ©sespĂ©rĂ©e, triste, en colĂšre, ingrate, coupable et seule. Je n’ai pas gĂ©rĂ©e comme une pro. Souvent les enfants ont fait les frais de ma frustration, mĂȘme si je me suis toujours excusĂ©e par la suite. Vincent aussi a subi au tĂ©lĂ©phone mes foudres alors que lui-mĂȘme dĂ©sespĂ©rait et ne se trouvait pas Ă  sa place, loin de nous. J’ai Ă©tĂ© agressive mĂȘme avec ma maman.

Pourtant, je n’Ă©tais pas seule! Mes amis et ma famille ont rĂ©pondu Ă  mon SOS et m’ont envoyĂ© des mails, des messages de rĂ©confort qui faisaient de l’effet. Mais la rage finissait toujours par revenir. Étrange sentiment. Alors, sur le conseil d’un ami, j’ai Ă©crit. Moi qui n’en tenais plus depuis des annĂ©es ( des siĂšcles!), j’ai recommencĂ© Ă  parler Ă  mon journal. L’Ă©criture comme exutoire. La tempĂȘte en moi s’est apaisĂ©e suffisamment pour voir distinctement la situation : Vincent devait revenir immĂ©diatement. Plus aucune solution ne viendrait de lĂ . Nous devions renoncer au Pakistan. De son cĂŽtĂ©, Vincent en Ă©tait au mĂȘme stade et il a rĂ©cupĂ©rĂ© rapidement les passeports pour rentrer en Inde.

Sur un pressentiment peut-ĂȘtre, j’avais gardĂ© un contact avec une sociĂ©tĂ© de transport maritime et en quelques jours, le shipping du Liber’Thiry Ă©tait organisĂ©. Il ne restait plus qu’Ă  atteindre Mumbai, avant le 26 mai. 1300 km de routes indiennes!!! Tout est possible si on est de nouveau Ă  six! Et en plus, nous voulons faire le dĂ©tour vers Agra pour voir le Taj Mahal!

Vincent a atterri la nuit de dimanche à lundi. Le lundi soir, nous admirions le mausolée de marbre blanc. Le mardi matin, nous le visitions et le mardi midi nous entamions notre course contre le temps.

À l’heure oĂč j’Ă©cris, nous sommes Ă  Mumbai. Vincent a accompli l’impossible! 1300 km en deux jours et demi!

La situation se prĂ©sente bien. Et mĂȘme si cela devait mal se passer… cette fois-ci, on reste ensemble!

Enfin…

5 thoughts on “12 jours 🌞et autant de nuits 🌙 (Neruh Park, NewDelhi)”

  1. Tes mails laissaient un peu entrevoir toute ta peine Ă  vivre cette Ă©preuve. Ton superbe rĂ©cit en dit beaucoup plus long… Je suis vraiment content que Vincent soit Ă  nouveau parmi vous et que votre aventure puisse repartir… Ă  six ! Je vous souhaite le plus beau pour cette derniĂšre partie de votre grand voyage !

  2. Il y a moins d’une semaine, alors que nous faisions modestement le tour de l’Ijselmeer Ă  vĂ©lo, ma sƓurette m’a parlĂ© de votre blog. Les amis – et oui, je me permets, j’ai l’impression de vous connaĂźtre tous maintenant -, vous ĂȘtes plus forts qu’une sĂ©rie Netflix : en quelques soirĂ©es, je me suis enfilĂ© 9 mois de retard et tous les commentaires de Monsieur Janssens ! Merci pour le voyage, les apprentissages – je ne m’Ă©tais jamais demandĂ© comment pousse le poivre -, les poĂšmes et les paysages. Et, surtout, belle route !

  3. Bonjour 😀 1300 kms en 2 jours et demi ? Alors rouler en Inde est donc pas si terrible que ça 😀 ? C’est un mal pour un bien vous allez l’Oman et peut-ĂȘtre Les EAU et ça vaut largement le Pakistan la zenitude et la sĂ©curitĂ© en plus ! 👍

  4. houlala quelle aventure !!!
    En tout cas, vous allez pouvoir souffler un peu lors de la traversée.
    courage Ă  tous et restez bien soudĂ©s comme vous l’ĂȘtes.

    Vous ĂȘtes formidables et Ă  coeur vaillant, rien d’impossible :-).

    AprĂšs la pluie, le beau temps, toujours … 🙂

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