26/04/2018

Hier, nous nous trouvions à un péage d’autoroute en Inde, dans un des États les plus pauvres, le Bihar. ( Ah parce qu’il y a des autoroutes en Inde??? Première nouvelle! On commençait à douter!). Vincent se réjouissait d’abattre les kilomètres. Après s’être acquittés de la taxe avec beaucoup de joie ( une autoroute, on vous a dit! Vous n’avez pas l’air de saisir la portée de l’information !!! Dépasser le 25 km sur routes défoncées: le kiff total!).

Bref, nous payons et Vincent essaie de redémarrer. Rien ! Et là, quand je dis rien, inutile de préciser : tout le monde a compris. Il ne se passe absolument rien. Moment de solitude. Deuxième essai: même résultat. Au bout du dixième essai, il faut bien lever les yeux un peu mal à l’aise vers l’agent du péage pour reconnaître qu’on ne peut plus bouger – ce que le mec avait déjà compris il y a huit essais, lui.

Celui-ci propose de nous pousser. (Euh, sais-tu que ce qui s’affiche sur ton écran, c’est le poids du camion en fait, soit 7 310 kg…)

Ils se mettent donc à 5 pour pousser le camion qui avance avec une facilité déconcertante, ce qui amuse beaucoup les enfants. Vincent le gare un peu plus loin sur le bas côté. Nous sentons l’un comme l’autre que nous sommes partis pour une nouvelle galère !

Ce soir-là, nous passons la nuit à cet endroit. C’est bruyant, trop peuplé et le réseau passe très mal. On se sent seuls. Ma nuit est entrecoupée de cauchemars, de cris au dehors, d’angoisses,… . Bref, une sale nuit.

Le lendemain, Vincent cherche de bonne heure le problème. On vérifie les batteries. L’alternateur fonctionne. Est-ce le starter? !?!?!

Des Indiens viennent en renfort. Quelqu’un appelle un mécanicien qui nous annonce la mort d’une des deux batteries. Un peu avant midi, Vincent se met en route avec l’homme pour aller en acheter une nouvelle dans la ville à 45 minutes de là. Il reviendra trois heures plus tard. Mission accomplie. Le problème est réglé. Nous reprenons la route.

Pour tourner cela à la rigolade et relâcher la pression, je publie aussitôt un statut FB.

Rapidement, je reçois quelques messages publics et privés de soutien et d’inquiétude aussi, ce qui me fait réfléchir et m’incite à rédiger cet article…

Vu de l’Europe, nous pourrions sembler les tristes victimes d’une sombre malédiction. Et c’est vrai qu’en 9 mois aujourd’hui, nous avons, dans le désordre : – perdu une vitre, réparé les réservoirs, égaré un ressort, gelé le moteur, grillé l’alternateur, perdu les freins ( 3 fois), pris feu ( 1 fois), changé les amortisseurs, changé les pneus, resserré les courroies, dessoudé la barre de direction, brisé un des amortisseurs, et perdu une batterie,…

En voyant la liste non exhaustive de nos galères ( il reste trois mois…), il serait légitime de crier à la malédiction. Et j’avoue l’avoir parfois pensé.

Ou pour les plus pragmatiques, il serait logique de penser que le Liber’Thiry n’était pas un bon choix. Nous l’avons pensé parfois aussi! J’avoue.

Et pourtant, après neuf mois sur les routes, je sais qu’il n’y a aucune malédiction qui pèse sur nos épaules. Il nous aura fallu des mois et de nombreuses rencontres pour réaliser cela. Le Liber’Thiry a été choisi car c’est un véhicule fiable et il l’est ( j’en entends qui se disent: elle se fout de nous, là). Je m’explique : nous l’avons choisi pour sa mécanique simple: pas d’électronique. Toutes les pièces devaient pouvoir être réparées ou remplacées facilement, peu importe les infrastructures des différents pays traversés, et l’engin devait pouvoir être compris par n’importe quel garagiste, au-delà des langues. Et c’est le cas! Que ce soit en Russie, Mongolie, Laos, Cambodge, Thaïlande, Myanmar ou Inde, des mécaniciens bien rodés à réparer tout avec presque rien, dans des pays où la débrouille est souvent le maître-mot, nous ont aidés à repartir en moins de 24h chaque fois!. Car finalement, c’est de ces gens-là dont nous avions besoin. Car en partant,nous ne connaissions rien à la mécanique ! Absolument que dalle! Même si je tentais de rassurer quiconque s’inquiétait – à juste titre – de notre santé mentale par cette phrase passe-partout et un brin orgueilleuse: « Ne vous en faites pas: on n’y connaît rien mais on apprend vite! »!

Ouais! Tu parles! Aux premiers soucis, je ne faisais pas la fière. Et nous avons connu de vrais moments de solitude. Je veux dire par là: ceux où tu sais que tu devras te débrouiller seuls. Tu as beau avoir de la famille ou des amis sur qui compter, à cet instant précis, sur un bord de route, au milieu de nulle part, à des milliers de kilomètres de chez toi, tu es seul. Tu sais que tu vas devoir faire confiance à de parfaits inconnus et que ta solution viendra d’eux. Et toi qui as toujours pris du temps avant de te fier à qui que ce soit, tu te surprends à t’abandonner aveuglément à autrui, pourvu qu’il te donne l’espoir d’une issue heureuse!

Ces minutes d’infinie solitude sont autant d’occasions d’éprouver nos limites et notre capacité à rebondir, … si nous consentons à les accueillir comme telles.

Voilà ce que m’apprirent toutes ces galères!

Et pour cette histoire de malédiction?!

Nous avons rencontré beaucoup d’aventuriers comme nous sur la route. Je n’en connais pas un qui n’a pas eu un souci à un moment ou à un autre avec son camion, son camping-car, son 4×4, son vélo, … Il y en a même qui ont dû abandonner leur moyen de locomotion irréparable, il y en a qui comme nous ont visité un garage par pays, il y en a qui ont pris feu, crevé des pneus, coulé le moteur, abîmé l’embrayage, passé des frontières sur un autre véhicule, perdu des vitres, arraché un pare-choc, troué le réservoir,…

Certains ont eu des grosses galères, d’autres deux fois rien. Mais la rencontre et la discussion avec ces voyageurs de tout style nous a fait prendre conscience que ces mésaventures font intrinsèquement partie de l’Aventure.

Après plus de 30 000 km sur des routes, des pistes de sable, de roches, de cailloux, après des routes de montagnes avec des pentes à plus de 12 degrés et des montées du même acabit, après la poussière, les gasoils de différentes qualités, après tout ce que nous faisons subir au Liber’Thiry, il est normal que du haut de ses 44 ans, il montre des signes de faiblesse parfois: un ressort saute, un câble se dénude, une pièce s’abîme, une batterie se vide,… Rien d’anormal.

Nous sommes en partie responsables car notre inexpérience en la matière nous a peut-être fait passer à côté de choses importantes à vérifier. Nous étions conscients du risque que nous prenions sans pour autant en mesurer la gravité. Nous étions plus fous qu’on ne voulait bien l’envisager.

D’ailleurs, lorsque nous évoquons notre première rencontre à Oulan-Bator, au moment où notre alternateur faisait des siennes, PA se remémore son effarement lorsque Vincent répondit à sa question basique : « Il est où ton alternateur?! », par un tout aussi basique « aucune idée! » Il nous avoue aujourd’hui avoir pensé que nous devions être un peu tarés pour prendre la route avec un tel camion sans y connaître quoique ce soit. Car c’est un fait: ceux qui s’y connaissent le mieux en mécanique ont nettement moins de problèmes, ou alors les gèrent mieux, ou encore ont moins de plaisir à les raconter que moi.

J’en vois déjà sourire.

Oui, vous aviez raison: ce voyage était une folie. Vous aviez vu juste: nous exposons nos enfants et nous-mêmes à des situations potentiellement dangereuses. C’est vrai: nous avons eu peur parfois et nous avons ressenti le cruel découragement qui vous donne envie de revenir au plus vite à la maison.

Tout cela est exact…

Et puis, quelqu’un a croisé notre route, … et puis, on s’est entraidés, … et puis, la chance nous a souri…

Alors, aujourd’hui, à 9 mois de voyage, je ne regrette aucun de nos choix, ni notre fidèle Liber’Thiry qui, je l’espère, nous ramènera à la maison, ni notre folle inconscience, ni les moments difficiles.

Vu de l’Europe, nous pouvons avoir l’air de manquer de pot.

Vu d’ici, nous avons l’impression d’avoir une chance insolente et nous voulons la savourer tant qu’elle daigne nous accompagner.

Après?!

Après, on verra…

(Un immense merci à nos familles et amis qui, en pensant à nous chaque jour, en priant pour nous, en envoyant des ondes positives, contribuent à nous offrir cette incroyable chance 🍀. J’en suis persuadée! )

8 thoughts on “Et si nous n’étions pas maudits…”

  1. Je t’avoue avoir lu ton article avec un sourire, car comme tu le sais nous sommes depuis des années sur la route, nous avons commencé avec un camping-car, puis une voiture et maintenant les sacs à dos. Nous aussi nous n’y connaissions rien à la mécanique et aujourd’hui après plus de 4 ans nous n’y connaissons toujours rien. Moi je ne vous trouve pas fou, bien sûr moi aussi j’ai eu des craintes affreuses, je me disais que j’allais peut-être par mes actes être responsable de la mort de nos enfants. Et au final ils sont toujours là 😉 heureux, bien dans leurs pompes. Moi je dis au contraire que vous êtes lucide de vivre votre vie, vous avez conscience que c’est certes un long chemin, mais qu’au bout il y a une destination. Soit nous la passons en ligne droite et le jour de notre dernier jugement nous avons un gout amer dans la bouche que ni la réussite pro, ni la belle maison ne peut changer, soit nous avons fait des virages, encore et encore et au final nous avons juste à nous retourner et dire merci. OK c’est un peu macabre mon message, mais tout ça pour dire que je trouve fabuleux. Ah oui, et je voulais te dire une autre chose, moi aussi j’ai dit à mon mari, mais très sérieusement, et pas qu’une fois. « Chéri, tu ne veux pas que nous trouvions un marabout dans ce pays ? Je crois que nous avons le mauvais œil ». Et il y a pas longtemps encore. Bien sûr la plupart du temps ce sont des petits trucs, mais c’est cette succession qui use, fatigue, épuise. C’est comme tu sais, cette petite coupure de m… qui te rappelle sans cesse qu’elle est la car tu ne fais pas attention à un si petit truc justement. Moi j’ai juste à vous souhaiter encore et encore de merveilleux souvenirs, car au final ceux-là aussi, ça sera de belles histoires à raconter, à en rire, car à la fin dans nos vies ce sont des Happy Ends. 😉

  2. Vous avez surtout la plus belle des chances : 4 enfants magnifiques qui ont l’air en pleine forme et vous deux, toujours plein d’énergie pour passer les caps (mécaniques) difficiles. C’est le plus important et c’est pour ça que je continue à fort penser à vous et à vous envoyer toutes les ondes positives que je peux. Bisous à vous six, les héros de la route ! ; )

  3. Très belle philosophie. Cela crée de belle rencontre, j’en suis sûr. Nous aussi nous allons partir l’année prochaine et nous ne connaissons rien à la mécanique de notre C.C. Espérons avoir la même chance ou la même malchance que vous. Tout dépend de quel côté nous appréhendons les évènements.
    A bientôt.

  4. Il faut bien un grain de folie pour quitter notre petit confort plan-plan et partir dans cette aventure! Je suis sûre pourtant que le « retour sur investissement  » sera plus que bénéfique ! Finalement, la Folie n’est peut-être pas très loin de la Sagesse…?
    Bises à vous et surtout, profitez bien!

  5. Si je vois mon petit frère fatigué par les ennuis mécaniques, je vois également Alexandre supporté par Angéline. qui suivent les réparations. Aurélien ne doit pas être loin à les supporter avec ses prières. Je penses très fors à vous. Pascal

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